01 décembre 2009

Le Gardien du Temple du musée national du Palais à Taipei.



Depuis une quarantaine d’années, Yang Yuan-chyuan a le privilège rare d’avoir quotidiennement accès aux trésors du musée national du Palais.





Quelle n’a pas été la stupeur du public, début 2007, lorsqu’une photo parue dans la presse locale a mis en évidence la disparition d’une des antennes de la katydide sculptée sur le fameux « Chou chinois de jade » conservé au musée national du Palais (NPM). L’objet, qui provient des collections impériales chinoises, reproduit de façon incroyablement réaliste un chou chinois sur lequel sont posés deux insectes, une katydide et un criquet. La « blessure » de la katydide était un vieux secret de polichinelle, mais la nouvelle a fait sensation, la presse se demandant si l’antenne serait ou non réparée…









Conserver plutôt que réparer


Techniquement, cela ne poserait guère de difficultés, assure Yang Yuan-chyuan, le directeur du département de la Conservation, et par le passé, le NPM ne s’est pas privé de se livrer à des réparations parfois audacieuses. Ces dernières années, c’est une approche différente qui a été adoptée, sous l’influence des principes en vigueur dans les musées occidentaux, à savoir, à chaque fois que cela est possible, se contenter d’un simple nettoyage des pièces, et pour celles qui sont endommagées, les conserver en l’état lorsque les dégradations n’affectent pas leur structure ou leurs qualités esthétiques. Certains musées vont même jusqu’à essayer d’effacer le travail de restauration pour redonner à la pièce son apparence première, quitte à laisser visibles les dommages qu’elle a pu subir. « Avec la conservation, indique l’expert, l’idée de base est de préserver les objets d’art plutôt que de les restaurer. » Il s’agit de faire en sorte de suspendre l’outrage du temps, ajoute-t-il en expliquant que les fêlures, voire les dommages plus importants, font partie des pièces et témoignent de leur histoire.
« Dans les musées occidentaux, les sculptures exposées ne sont-elles pas souvent incomplètes ? » En remplaçant les parties manquantes et en masquant les cassures par une nouvelle couche de couleur, on empêche les visiteurs de voir l’œuvre dans son aspect originel. Pire, les restaurations sont parfois irréversibles, ce qui est dramatique lorsqu’elles ont été mal faites. Il vaut donc mieux souvent ne rien faire du tout en partant du principe que « le mieux est l’ennemi du bien ». L’essentiel est que les œuvres apparaissent dans toute leur antiquité…



Chaque pièce à restaurer est placée sur un plateau capitonné. Elle est examinée à la loupe avant d’être passée aux rayons X.









L’exode

Quatrième musée du monde par l’importance de ses collections — plus de 660 000 pièces —, le NPM a lui-même été en but aux aléas de l’histoire. Sa création, à Pékin, remonte à 1925, après la destitution du dernier empereur, Pu Yi. Quelques années plus tard, les Japonais envahissaient la Chine par la Mandchourie, et le gouvernement nationaliste ordonna le déménagement des trésors impériaux d’abord à Shanghai, puis à Nankin, dans le Jiangsu, Changsha, dans le Hunan, Guiyang, dans le Guizhou, et enfin dans le Sichuan. L’exode reprit avec la guerre civile, et les collections furent évacuées en catastrophe vers Taiwan en 1949 à bord d’un bâtiment de la marine nationale, alors que le gouvernement nationaliste se repliait sur l’île. Les caisses furent entreposées à Wufeng, dans le district de Taichung, alors siège de la Province de Taiwan. Elles y restèrent jusqu’à l’achèvement, en 1965, du musée construit pour les abriter, à flanc de colline, dans le quartier de Waishuangxi, à Taipei. Au cours de cette longue pérégrination, les trésors impériaux ont parcouru des dizaines de milliers de kilomètres dans des conditions difficiles. En ce temps-là, les conservateurs avaient rarement une formation scientifique et ne s’inquiétaient guère des dégâts invisibles à l’œil nu. Dans le climat tropical humide de Taiwan, cette attitude se révéla désastreuse. En 1969, le NPM réagit et se dota d’un département spécifique pour la préservation des collections, utilisant les méthodes occidentales. C’est Yang Yuan-chyuan qui, après des études à l’Université chrétienne Chung Yuan de sciences et d’ingénierie, fut le premier à être envoyé à l’étranger par le musée se former aux techniques modernes de la conservation.
C’était il y a quarante ans, et il a depuis dévoué toute sa carrière aux collections du musée.Yang Yuan-chyuan explique que les fonds du NPM peuvent être répartis en trois catégories : les bronzes, céramiques et autres récipients ; les calligraphies et peintures ; et les livres. Au départ, chaque catégorie avait son propre département de restauration et conservation, mais ces ressources sont aujourd’hui rassemblées dans un seul service comptant une douzaine d’experts, ce qui est plus ou moins la norme dans les autres grands musées à travers le monde.


Cela peut paraître surprenant, mais les peintures anciennes sont nettoyées à l’eau tiède. Les points de moisissure sont éliminés avec des produits nettoyants spécifiques. (AIMABLE CREDIT DU NPM)

La science au service de l’art


Les objets d’art s’altèrent différemment selon leur matériau de base. La dégradation est en général plus rapide pour le papier, le bronze, le cloisonné, ainsi que pour le bambou, le bois, l’ivoire, l’os, les textiles et autres matériaux organiques. D’une manière générale, les matières minérales sont moins affectées par le temps qui passe, de même que les céramiques si elles ont été cuites à une température supérieure à 1 250 °C.Les dommages peuvent avoir des causes chimiques, physiques ou biologiques..
Lorsqu’un objet endommagé est confié au département de la conservation, il est examiné par des experts de ces trois domaines, plus un artiste. « C’est comme un hôpital dans lesquels les patients seraient des objets », commente Yang Yuan-chyuan. Au mur, des pense-bêtes rappellent les méthodes utilisées dans chaque cas, selon le matériau de base. Les pièces ordinaires sont conservées à une température de 20 à 22 °C et une humidité relative de 55 à 60%, sous une lumière inférieure à 50 lux. Pour le bronze, le degré d’hygrométrie doit être maintenu entre 40 et 45%, tandis que pour la laque, celui-ci doit être compris entre 60 et 65%. Les œuvres peuvent aussi être affectées par la qualité de l’air ambiant ou par la présence des fluides volatiles utilisés pour la conservation de certains matériaux (l’alcool ou le toluène par exemple), et c’est une question à laquelle les experts accordent aujourd’hui une grande importance. Les objets nécessitant une intervention sont placés dans des boîtes ou casiers conçus spécialement, dans lesquels ils sont transportés jusqu’au département de la conservation. Celui-ci dispose de son propre véhicule équipé un peu comme les ambulances, dans lequel les casiers peuvent se fixer comme des brancards. Une fois l’objet arrivé à l’« hôpital », la procédure est un peu la même que pour les grands blessés : on examine d’abord la fiche du « patient » pour savoir s’il a déjà subi des traitements. Cette fiche est si importante qu’elle aussi est conservée à température et humidité constantes. Et il est strictement interdit de la punaiser ou de la coller quelque part, ni de lui infliger quelque dommage que ce soit.


Cette peinture ci-dessus intitulée L’immortel Cai Zhi date vraisemblablement de la dynastie Song, mais on ne connaît malheureusement pas l’identité de l’auteur. Elle est vue ici avant et après restauration. (AIMABLE CREDIT DU NPM)

La préparation du « patient


Au moment de l’examen clinique, avant que l’objet ne passe sur la table d’opération, l’équipe discute avec le conservateur responsable de la nécessité des traitements suggérés. L’objet est ensuite inspecté, mesuré, pesé et photographié sous toutes les coutures. Une inspection plus rigoureuse suit, à la loupe ou au microscope, et si nécessaire, on prend des clichés radiographiques. Ceux-ci révèlent parfois des secrets millénaires. Ainsi, pour les bronzes, ils permettent de détecter en toute sécurité la présence de bulles d’air ou d’endroits où l’artisan a dû s’y prendre à deux fois parce que le métal en fusion n’a pas rempli le moule de façon parfaite au premier coup. Les radios montrent également si la structure de la pièce a été altérée, et si elle transporte des « clandestins » — des insectes ou des moisissures. Les réparations antérieures apparaissent aussi nettement. On peut même utiliser les rayons X pour déchiffrer les inscriptions gravées qui ont été rendues illisibles par la corrosion. Yang Yuan-chyuan explique comment la radiographie d’une assiette de porcelaine qui semble intacte au premier regard a permis de se rendre compte qu’elle avait été brisée et restaurée avec beaucoup de talent, l’artisan ayant camouflé les traces de son intervention en reprenant à l’identique les motifs colorés. Les rayons ultraviolets sont parfois utilisés pour faire parler les objets, mais dans tous les cas, dit Yang Yuan-chyuan, la priorité est donnée à des techniques non destructrices et non invasives. Les radiographies et les rayons ultraviolets, dit-il, sont un « 3e œil » indispensable, tout comme les scanners dont les neurochirurgiens ne pourraient plus se passer aujourd’hui. Les techniques de conservation sont en réalité en constante évolution. Lorsque le NPM et l’Université nationale Tsing Hua ont élaboré ensemble le Projet de recherche sur les objets culturels chinois en 1976, ils ont exprimé leur préférence pour l’activation neutronique dans l’analyse des bronzes et les porcelaines. Ces dernières années, c’est la spectrométrie de fluorescence X qui est privilégiée pour les analyses qualitatives de la composition des pièces. La connaissance des matériaux n’est pas tout : les experts doivent aussi souvent avoir recours à leur intuition afin de décider jusqu’où aller dans leur travail de restauration — et là, la sensibilité artistique est essentielle. Pour garantir la qualité du travail de conservation, celui-ci est toujours fait dans les laboratoires du NPM. C’est que même pour les tâches les plus simples comme le nettoyage, on n’a pas droit à l’erreur. Le travail de conservation est guidé par plusieurs principes de base, au premier rang desquels figure la réversibilité des travaux. Il doit toujours être possible de retirer les produits appliqués ou de défaire les réparations sans entraîner de dommage supplémentaire. Par exemple, on n’effectuera aucun travail de soudure sur un bronze, et on ne collera rien sur une surface en papier.

Les bronzes

Les objets en bronze nécessitent un entretien régulier. Les pièces datant des dynasties Shang et Zhou ont passé deux à trois mille ans enterrées, au contact direct de la terre ou bien enfermées dans des tombes humides.
Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’elles soient ternies. Ce n’est pas forcément un problème, et les collectionneurs apprécient certaines altérations des couleurs qui témoignent du grand âge des objets. En outre, le vert-de-gris protège le métal. Seule la corrosion causée par le chlore — la maladie du bronze — est irréversible. Pour stabiliser la situation en attendant un traitement, on place l’objet dans une boîte fermée dans laquelle l’humidité est maintenue en dessous de 45%. Yang Yuan-chyuan note qu’il existe différentes méthodes pour traiter la maladie du bronze, chacune ayant ses inconvénients.
Il préfère pour sa part utiliser un solvant naturel additionné d’acétone et de toluène pour nettoyer la pièce, avant de la baigner dans un mélange de benzotriazole et d’alcool pendant une journée. Les réactions chimiques qui résultent de cette opération produisent un film protecteur stable. L’objet, séché sous vide, prend une teinte légèrement plus foncée et perd un peu de son éclat, mais est ensuite à l’abri de la corrosion.






Les experts du NPM discutent une radiographie avant de décider des actions à entreprendre.













La porcelaine


La vaisselle en porcelaine est particulièrement fragile. Avant réparation, elle doit être nettoyée. Si elle a déjà fait l’objet d’une restauration, la ligne de fracture est badigeonnée avec du peroxyde d’hydrogène afin d’assouplir l’adhésif.
La poussière et les taches de graisse sont éliminées avec précaution à l’aide d’un coton imbibé d’alcool ou d’acétone, puis l’objet est plongé dans l’eau afin de dissoudre la colle. Les morceaux sont ensuite séchés puis recollés. Le choix des produits utilisés pour renforcer la porcelaine et remplir les brèches éventuelles aura une grande influence sur la qualité du travail de conservation. Autrefois, on utilisait le plâtre ou peut-être de la chaux et du blanc d’œuf. Aujourd’hui, on préfère l’ichtyocolle ou le B72, une résine acrylique.La recréation de la couleur de la glaçure est l’étape capitale du processus et la plus difficile à réussir.
Si la glaçure est relativement fine, on peut appliquer la couleur directement en surface, mais si elle est épaisse, il faudra procéder à une retouche de celle-ci également. Les glaçures diffèrent selon les dynasties : pas question d’utiliser un bleu Ming sur un vase Song ! Yang Yuan-chyuan explique que le NPM utilise souvent des pigments non solubles dans l’eau, en les mélangeant à une quantité appropriée de liant. La préparation est appliquée sur la porcelaine avec un petit pistolet à peinture qui permet d’obtenir une couche uniforme. L’objet ainsi restauré est ensuite cuit pendant 2 h.


La laque


Le NPM possède une magnifique collection d’objets en laque qui nécessite des soins particuliers. La laque est fabriquée à partir d’une résine naturelle.
Au départ, c’est un liquide qui est appliqué au pinceau sur une base en bois, en bambou, en cuivre, voire en textile ou en papier. La laque est une excellente protection pour le matériau de base : extrêmement adhésive, elle résiste aux acides, aux alcalis et aux bactéries, ce lui donne une appréciable longévité, tant qu’elle n’est pas exposée à de grandes variations de température, de lumière ou d’humidité qui causeraient l’expansion ou la contraction de la structure de l’objet. Mais la laque se salit avec le temps, et pour la nettoyer, il faut absolument éviter d’utiliser de l’eau qui pourrait s’infiltrer dans des crevasses et provoquer la déformation de la base. Yang Yuan-chyuan effectue les nettoyages avec un plumeau ou une mèche de laine.





Le papier



Sous la dynastie Han, les peintures et calligraphies étaient en général effectuées sur soie, mais sous la dynastie Song, le papier de coton était devenu le matériau de prédilection des lettrés. Le gros défaut de celui-ci est qu’il devient friable avec le temps et que, en raison de sa finesse, il est plus susceptible de se froisser.
Le papier de soie a lui aussi tendance à se rider si sa trame est soumise à une tension inégale. Un rouleau qui est fréquemment roulé et déroulé ou qui reste accroché au mur trop longtemps risque de se déchirer ou de se déformer. Lai Qingzhong, qui travaille au NPM à la restauration des œuvres sur papier depuis presque trente ans, explique que le papier et la soie sont particulièrement sensibles aux variations de température et d’humidité. L’entretien en est délicat. Par exemple, les trous laissés par les insectes sont comblés, et on compense les faux-plis depuis l’envers. Comme le papier de coton est léger et fin, les œuvres étaient généralement encollées sur une doublure en papier qui leur donnait davantage d’apprêt. Elles étaient ensuite fixées sur un tissu de soie, et des lés de soie ajoutés de chaque côté pour rehausser la peinture. Ces tissus doivent être remplacés tous les cent ans environ. Quant à la doublure de papier, si elle est colorée, mieux vaut ne pas y toucher pour ne pas risquer de détruire l’harmonie des couleurs originelle. Si on décide de la changer néanmoins, c’est avec d’extrêmes précautions qu’il faut procéder, en commençant par le centre et en progressant tout doucement vers les bords. L’œuvre est ensuite séchée dans une chambre noire, avant de recevoir une nouvelle doublure. Le travail de conservation pouvant prendre plusieurs mois, on s’y prend en général un an à l’avance pour les objets destinés à être exposés. Etant donné l’étendue des collections du musée, on imagine aisément que les conservateurs sont très occupés. Les travaux de nettoyage et restauration sont consignés dans tous leurs détails : endroits des interventions, matériaux utilisés, ce qui a été retiré ou ajouté…Outre la patience, la persévérance et l’attention aux détails, la conservation des antiquités nécessite la clairvoyance du scientifique et la sensibilité de l’artiste.
Les conservateurs doivent aussi et surtout être capables d’endurer la solitude.Yang Yuan-chyuan, qui s’apprête à prendre sa retraite, décrit son travail comme un long chemin désert au cœur de la nuit, avec pour seul compagnon un vieil objet qui ne parle ni ne sourit jamais. C’est une solitude comme on rencontre peu en dehors des monastères. Mais la joie de côtoyer des trésors nationaux tous les jours, de communier à travers les siècles avec les grands artistes du passé, et d’assurer la pérennité de leurs œuvres, voilà un privilège qui vaut sans doute tous les sacrifices.





Taipei - National Palace Museum



Source :
Kuo Li-chuan
PHOTOS DE CHUANG KUNG-JU / TAIWAN PANORAMA


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